rencontre avec Adnane Tragha, réalisateur du documentaire "Nous avons grandi ensemble" sur la cité Gagarine

rencontre avec Adnane Tragha, réalisateur du documentaire “Nous avons grandi ensemble” sur la cité Gagarine

Dans Sur un ensemble grandiose, le réalisateur Adnane Tragha a filmé avec une certaine poésie les ruines d’un passé révolu et recueilli les témoignages d’anciens habitants de la forteresse en briques rouges de la cité Gagarine, juste avant sa démolition en 2020. Nous avons voulu en savoir plus sur ses motivations et comment il a réalisé ce documentaire. Il nous a parlé de sa volonté de ré-humaniser les habitants des quartiers, de son envie de montrer des modèles inspirants, et de son refus de compromis qui le pousse à travailler en totale indépendance.

Comment est né ce documentaire ?
Adnane Tragha : J’habitais juste en face de Gagarine, citait Truillot, jusqu’en 2004. J’avais un pied dedans, un pied dehors, puisque j’avais beaucoup d’amis de Gagarine. Mais je fais partie de ceux qui ont fui, dès qu’ils ont pu, ce que représentait le quartier. Comme j’habite toujours à Ivry, et que mon père a habité la Cité Truillot jusqu’à son décès en 2020, j’y vais toujours régulièrement. Quand j’ai appris que la Cité Gagarine allait être détruite, ça m’a fait quelque chose car c’était emblématique à la fois du quartier et d’Ivry. A cette époque, des projets artistiques sont nés : il y avait un long métrage, une pièce de théâtre, une expo photo, mais je n’y retrouvais pas le quartier que je connaissais. Alors je voulais le dire de mon point de vue.

Pourquoi était-ce important que quelqu’un du quartier fasse ce film ?
Je ne me sens pas plus légitime que n’importe qui d’autre. Si quelqu’un de l’extérieur raconte bien nos histoires, pourquoi pas ? Sauf que lorsque nous les aurons vécus, nous raconterons peut-être les choses plus justement et avec plus d’émotion. Faire ce documentaire a suscité beaucoup d’émotions, parfois j’avais envie de pleurer. Ce film est pour moi un devoir de mémoire. C’est important de laisser une trace. Tous ces immigrés de la génération de nos parents qui sont arrivés dans les années 60, 70, 80 et qui sont en train de disparaître ont été invisibles. Ils sont sans visage, déshumanisés. Je voulais raconter non pas une histoire générale mais des trajectoires de vie particulières. Je voulais aussi montrer avec ce film ce que sont devenus les jeunes des cités dont on parlait beaucoup dans les années 90. On voit qu’il faut laisser le temps faire son œuvre. Ces jeunes qui ne se sentaient pas français, ces jeunes qui ont fait un peu de bêtises, la plupart ont fait des études, ont des supers boulots, des enfants, des familles et ils vivent tranquillement leur vie.

Une image du documentaire "Sur un ensemble grandiose" par Adnane Tragha.  (LES FILMS QUI PARLENT)

Comment avez-vous choisi les acteurs du film ?
Je ne suis pas là pour dire que tout va bien dans les quartiers mais je préfère montrer ce qui est beau. Je n’ai donc pas choisi les cas sociaux du quartier, j’ai surtout pris des figures inspirantes. Comme Samira, la petite sœur d’un ami, qui est allée à Harvard, ce qui n’en fait pas une cinglée. J’ai fait la Sorbonne, j’ai bac +5, et on avait plein de villes à venir. Mais on ne parle jamais de ça. Quand il s’agit de successions, on montre toujours ce qui ne va pas, ce qui fait peur, on se concentre sur les vingt mecs enragés qui veulent tout casser. On ne parle jamais des centaines d’autres qui étudient et font tout pour y arriver. Moi, je voulais montrer ce qui unit et donne envie de s’élever. Car ce qui m’a donné envie de faire des films, c’est le rap que j’écoutais dans les années 90, qui m’a poussé à ouvrir des livres. NTM, Assassin, IAM, MC Solaar, Fabe : ils ont cité tel ou tel auteur, ça m’a intéressé. Dans sa chanson Meteca et MatéAkhenaton a dit :Pas de héros à notre image, que des truands / Identification donne une armée de chacals puants.« Au fond, à force de parler de cailleras de banlieue, les gosses veulent être des cailleras. Je travaille beaucoup sur des modèles, j’essaie à mon petit niveau de donner des modèles positifs et motivants.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en discutant avec les anciens de Gagarine ?
C’est d’abord leur attachement à la ville. Et les traces qu’elle a laissées sur eux. Ils sont marqués à vie par le quartier, mais dans le bon sens du terme, ils n’en retirent que du positif, de la solidarité, de l’entraide. Pourtant, c’était une ville difficile. Pour Loïc, par exemple, qui a grandi dans un deux-pièces avec sa mère et ses deux ou trois sœurs. Pour ce qui est de l’intimité à l’adolescence, c’était compliqué ! C’est la raison pour laquelle certains se retrouvent à squatter les couloirs, car ils n’ont nulle part où aller.

Le groupe mené par Manu Merlot filmé dans les ruines de la cité Gagarine avant démolition dans le documentaire "Sur un ensemble grandiose" par Adnane Tragha.  (LES FILMS QUI PARLENT)

Dans votre façon de filmer et dans les petites mises en scène que vous vous autorisez, avez-vous essayé d’adoucir le côté déprimant de la ville ?
Il y a quelques années, j’ai vu le documentaire La Supplication du réalisateur luxembourgeois Paul Cruchten (sorti en 2016, ce film présente des témoignages de survivants de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl). Ce film est très beau. Après l’avoir vu, je me suis dit, si je fais un film sur mon peuple, là où j’ai grandi, il faut que ce soit super beau visuellement. Cela vient aussi de mon état d’esprit : pendant le tournage, j’ai appris que mon père, décédé depuis, avait un cancer du pancréas. Ça accentue encore le côté nostalgique, qui passe par le timbre de ma voix. Mais nous ne pouvions être que nostalgiques : nous avons tourné dans la ville complètement vide ! Des gens de l’OPH sont venus nous ouvrir le matin et ils nous ont enfermés dans le lotissement pour la journée. C’était un studio de cinéma géant rien que pour nous. Avec des décors et des artistes incroyables, des musiciens, des graffeurs, qui sont venus travailler en parallèle et grâce à qui on a pu filmer de super belles choses. Concernant les petites mises en scène, c’était pour donner du rythme. Je viens du côté de ce que les Américains appellent Edutainment (contraction de Education and Entertainment ndlr), c’est à dire éduquer en s’amusant : c’était le système D mais il fallait claquer.

Gagarine était une ville rouge, « une ville de prolétaires socialisés autour du PCF à la fin des années 80 », dit-on dans le film. Votre mention du Parti communiste est assez nuancée.
Les communistes ont fait beaucoup de choses pour Gagarine et jusqu’à récemment j’ai voté communiste, comme mon père, qui était un résistant marocain aux côtés de Ben Barka. Au niveau municipal je vote toujours pour eux mais je les critique aussi. A l’époque, les communistes n’acceptaient pas que les jeunes qui avaient créé la CCI (Convergence Citoyenne Ivryienne, qui fait aujourd’hui partie de la majorité municipale ndlr) se politisent. On l’a encore vécu récemment avec la NUPES qui n’autorisait pas les militants des quartiers populaires à se présenter sous l’étiquette NUPES. Ils ont préféré parachuter des gens de nulle part. De la même manière, Mélenchon qui ne s’est pas représenté à Marseille aux législatives, a préféré placer Manuel Bompard plutôt que de prendre un pur Marseillais qui avait de l’expérience sur place.

Le réalisateur Adnane Tragha (à droite) entouré de ses deux fils et de son père Hussein Tragha, une image tirée du documentaire "Sur un ensemble grandiose" sur la cité Gagarine d'Ivry-sur-Seine.  (LES FILMS QUI PARLENT)

Vous avez travaillé sur vos films en toute indépendance depuis le début, y compris votre premier long métrage 600 euros. Qu’est-ce qui continue à vous motiver et d’où vient votre refus farouche de compromis ?
Niaque vient du fait que j’ai des choses à dire et que j’ai envie de les dire comme j’entends. Le refus du compromis c’est aussi mon ego, j’ai ma fierté, je n’aime pas trop mendier. Le cinéma est une forteresse imprenable. J’ai donc construit ma maison, ma société de production et de distribution, Les Films qui causent, pour pouvoir produire et sortir mes films en toute autonomie. Je suis prêt à jouer le jeu mais pas prêt à tout, pas prêt à me compromettre pour faire des films. Je veux juste dire le mien honnêtement et objectivement. Et puis ce ne sont pas les financiers, des gens qui ont toujours eu un boulot, un CDI, qui ne savent pas ce que c’est que de prendre des risques personnels, qui vont décider si je fais un film ou pas. “Pour nous, par nous” comme disent les Afro-Américains. Ça demande de la détermination, ça vient de mon père. C’est épuisant, on n’a pas d’aide, on fait du bricolage, mais tout le monde est payé.

Selon vous, quelle est la qualité ou la force la mieux partagée par les personnes qui ont grandi dans une ville ?
La principale force est la solidarité. Quand une personne a un problème, cela devient le problème de quelqu’un d’autre. C’est comme une corde d’alpinistes : si l’un d’eux glisse, tout le monde risque de tomber, alors on les retient. Nous sommes ensemble. La première qualité est une détermination sans faille. Parce qu’en général, quand on a grandi dans une ville, on a déjà traversé pas mal de choses dures, il fallait faire ses preuves et gravir des montagnes pour s’en sortir. Si j’ai une aspiration par rapport à ce film, c’est qu’il soit perçu comme un film sur les quartiers populaires et non sur une ville en particulier. Le documentaire a déjà été présenté en avant-première à Saint-Ouen-l’Aumône, Romainville, Bagnolet, Savigny-le-Temple, Montpellier, Toulouse, et à chaque fois, dans ces différents quartiers, le public nous a dit : c’est comme à la maison, c’est super, ça nous rappelle nous-mêmes. C’est le but. On a grandi ensemble, mais on a grandi socialement ensemble aussi parce que ce qu’on voit là-bas c’est que malgré les difficultés, ils s’en sont sortis et on a tous vécu la même chose.

Le documentaire “Nous avons grandi ensemble” d’Adnane Tragha est en salles depuis le 21 septembre 2022. Le réalisateur a publié un livre richement illustré sur le même sujet aux éditions JC Lattès.

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