Le vélo se fraye un chemin à travers l'enfer de la circulation de Bogota

Le vélo se fraye un chemin à travers l’enfer de la circulation de Bogota

Cyclistes à Bogota, 20 septembre 2022
Des cyclistes à Bogota, le 20 septembre 2022 (JOAQUIN SARMIENTO / AFP/Archives)

Dès l’aube, c’est un flux ininterrompu : des centaines de cyclistes se déversent entre les terrains vagues et les barreaux des immeubles de Kennedy, dans le sud populaire de Bogota.

Derrière le guidon, un ouvrier, une couturière, des étudiants… Ici, pour aller ou revenir du travail, la voiture a cédé sa place à la petite reine. Une scène qui illustre la place grandissante du vélo dans l’une des mégalopoles les plus congestionnées de la planète.

Les mains noires de graisse, Ricardo Buitrago, réparateur de vélos installé depuis six ans, enchaîne les clients. Jusqu’à 10 000 vélos empruntent cette piste cyclable chaque jour, a-t-il déclaré.

Maria Ellis est l’une de ces cyclistes. En voiture, “je mets environ une heure et demie (pour aller travailler) même si j’habite juste à côté. En vélo, ça me prend 25 minutes. Alors le vélo c’est beaucoup mieux !”, sourit-elle.

Une ville hostile

Les 8 millions de Bogotanais redoutent chacune de leurs sorties en voiture. Aux heures de pointe, traverser la ville peut prendre jusqu’à trois heures. Un enfer.

En 2019, 880 000 déplacements ont été effectués chaque jour à vélo à Bogota, selon la mairie, soit près de 7 % de l’ensemble des déplacements dans la capitale.

“Pendant la pandémie, le vélo représentait 13% des déplacements”, explique Carlos Felipe Pardo, fondateur de l’ONG “Despacio” en faveur de la mobilité douce.

Circulation automobile dense dans les rues de Bogota, le 19 septembre 2022
Circulation automobile dense dans les rues de Bogota, le 19 septembre 2022 (JOAQUIN SARMIENTO / AFP)

La capitale a été l’une des premières villes à créer des pistes cyclables temporaires pour assurer les déplacements tout en respectant la distanciation sociale. Une solution adoptée dans le monde entier, comme à Paris.

Bogota compte désormais 593 km de voies dédiées aux vélos, se félicite Mme Avila Moreno, le réseau cyclable le plus étendu d’Amérique latine, et “nous prévoyons d’atteindre 800 kilomètres en juin 2024”.

Parfois séparés du trafic intense par de simples blocs de plastique ou déformés par des racines d’arbres… tous ne sont pas en bon état. Mais ils sont là.

Economique mais dangereux

Loin de la connotation “bobo” que peut prendre le vélo dans les capitales européennes, c’est un moyen de transport fiable et économique en Colombie, dans un pays où le salaire minimum atteint péniblement 220 euros par mois.

“Pour les habitants de Bogota, c’est un moyen pratique de se déplacer. C’est aussi parce que nous sommes pauvres”, explique Pardo.

“Beaucoup voient le vélo comme un moyen économique d’éviter les transports en commun”, confirme le secrétaire à la mobilité. Comme Pedro Quimbaya, agent de sécurité de 53 ans, qui, sur son deux roues tous les jours, économise “150 000 pesos (35 euros) par mois” sur les bus.

Le revers de la médaille est le risque d’accident. “A l’heure de pointe, la circulation est très dense, il y a trop de vélos, la piste n’est pas très bonne, il faut être très prudent”, a expliqué Mme Ellis.

Au premier semestre 2022, 50 cyclistes sont morts dans des accidents à Bogota. “C’est un comportement que nous devons tous changer” plaide-t-on à la mairie.

Il y a aussi le « danger » des vols, souligne l’agent Quimbaya, faisant écho à une autre préoccupation majeure, l’insécurité.

Pedro Quimbaya, agent de sécurité, qui se rend au travail à vélo, le 19 septembre 2022 à Bogota
Pedro Quimbaya, agent de sécurité, qui se rend au travail à vélo, le 19 septembre 2022 à Bogota (JOAQUIN SARMIENTO / AFP)

Agressé “quatre ou cinq fois”, il s’est fait voler “en bande” un vélo d’une valeur de 270 euros, soit plus d’un mois de salaire.

La revente de vélos volés alimente un vaste marché noir. En 2020, la commune a enregistré le vol de 10 856 vélos, un chiffre en constante augmentation.

“Nous avons besoin d’infrastructures mais aussi de sensibilisation des automobilistes, d’une meilleure sécurité pour éviter les vols et de plus de réglementation. Bogotá a fait des progrès sur tous ces fronts mais doit encore s’améliorer”, a déclaré Pardo.

Copenhague du futur ?

La ville “a un potentiel énorme”, assure Mme Moreno, qui vient d’être nommée à son poste. “C’est un processus en construction qu’ont traversé des grandes villes comme Copenhague. Bogota suit le même chemin.”

La municipalité va déployer 3.300 vélos rose fuchsia en libre-service en octobre, via une entreprise brésilienne.

La Colombie et le cyclisme sont une vieille histoire d’amour avec d’innombrables champions comme Egan Bernal, vainqueur du Tour de France en 2019, et de nombreux coureurs en vêtements moulants sur les routes montagneuses autour des grandes villes.

Les trois derniers conseillers municipaux de Bogota, dont l’actuel président Gustavo Petro et l’actuelle maire Claudia Lopez, ont voulu promouvoir le vélo.

De nombreux habitants de Bogota utilisent des vélos pour se déplacer dans la ville, 16 septembre 2022
De nombreux habitants de Bogota utilisent des vélos pour se déplacer dans la ville le 16 septembre 2022 ( ALBERTO GONZALEZ / AFP )

Une culture que l’on retrouve aussi lors des “ciclovias”. Chaque dimanche depuis 1974, les principales avenues sont fermées à la circulation automobile pour laisser la place à des milliers de cyclistes. Une parenthèse qui se ferme à 14h00, mais qui donne un autre visage à la ville, loin du bruit des moteurs et des gaz d’échappement.

Bogota “peut devenir la capitale mondiale du cyclisme. C’est possible, même si on en est encore loin”, estime M. Pardo. “On peut faire sortir les gens de leur voiture pour les faire monter à vélo”, promet Mme Avila Moreno.

“Beaucoup de mes clients l’ont fait. Ils ont oublié leurs vélos », confirme Ricardo le réparateur de son atelier de Kennedy. “L’avenir, c’est le vélo”.

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