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L’AVENEMENT DU ROMAN BISOUS BEAR – Technikart

Pensez-vous que l’attaque méprisable contre l’auteur Salman Rushdie n’est qu’un autre cas de sectarisme ? Redescends sur terre. Derrière l’attentat, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui souffre, c’est l’art lui-même que nous renversons. Décryptage.

Tout allait bien (pour moi). Je venais de rentrer d’un festival littéraire à l’Île de Ré – oui, les auteurs doivent parfois toucher des dédommagements après le confinement qu’implique l’écriture – et j’étais sur le point de commencer les corrections d’un roman à venir quand j’ai ouvert mon Fil Twitter : Salman Rushdie, l’auteur d’origine indienne de 75 ans, venait d’être brutalement agressé à New York. Plus précisément : il avait reçu plus d’une douzaine de coups de couteau lors d’une intervention qu’il devait donner à l’Institution de Chautauqua, par un fanatique qui, selon Le mondea été ” obsédé par la révolution iranienne “. C’est-à-dire.

Depuis, et c’est bien normal, tout le monde s’inquiète – comme si la situation était nouvelle – du sort de la liberté d’expression. L’événement sonne en effet comme un ultime Avertissement », selon la solennelle première page du journal Indiquerqui fait écho à celle, non moins nécessaire, de JDDintitulé ” Salman Rushdie, la liberté poignardée “. Et depuis, l’appel largement relayé de Bernard-Henri Lévy pour que l’auteur convalescent reçoive le prix Nobel de littérature ne peut qu’être salué. En effet, comment trouver meilleur symbole face à un attentat qui visait non seulement le personne de Salman Rushdie mais aussi et surtout son œuvre, dont Les versets sataniques lui a valu une fatwa en 1988 ?

Car c’est là, autour de la question de la liberté de création elle-même, que se cache la victime collatérale de cet acte odieux, qui ne porte pas seulement atteinte à la liberté d’expression au sens strict – la la liberté d’expression, c’est-à-dire la possibilité de pouvoir s’exprimer librement, notamment dans l’espace public. Par liberté de création, j’entends la liberté des artistes et de tous ceux qui utilisent leur savoir-faire pour produire des formes esthétiques : romans, films, musique, peintures…

Rushdie n’est en effet pas seulement un homme de pensée – il a écrit plusieurs essais – il est avant tout un écrivain, auteur de plus d’une douzaine de romans au style clairement identifiable que certains ont qualifié de ” réalisme magique », à la croisée du mythe et de la réalité. C’est dire si l’originalité de son œuvre est un des éléments décisifs pour s’approprier l’œuvre de l’homme de lettres qui n’est de ce point de vue nullement un idéologue, ou un simple agitateur d’opinion. Et c’est précisément là que réside le problème. Rushdie n’étant pas (même) un débatteur professionnel, ni un adepte des polémiques télévisées, c’est bien à la racine de son travail que nous nous attaquons, c’est-à-dire à la source même de la créativité.

OÙ CHOQUER

Par conséquent, tous les créateurs devraient se sentir concernés par l’affaire Rushdie. Y compris ceux qui, a priori, se sentent à tort écartés de la conversation parce qu’ils s’adonnent à des genres naturellement moins polémiques : cinéma, séries, musique, mode… C’est pourtant le même geste esthétique qui est visé dans ce cas. Pourquoi alors se limiter au domaine du livre et de la littérature, dans un contexte où le déclin de la pratique de la lecture tend déjà à marginaliser ce monde ? S’il doit y avoir solidarité avec Rushdie, elle doit s’étendre à tous les artistes, en tout cas à tous ceux qui se sentent concernés et en quelque sorte requis par le cadre démocratique qui permet le libre exercice de leur travail. .

DÉCLIN LITTÉRAIRE

La multiplication des actes d’extrême violence contre les écrivains et les artistes (massacre de Charlie Hebdo ne date que de 2015) crée presque mécaniquement le risque d’un appauvrissement de la production littéraire – non pas au sens quantitatif, compte tenu de la surproduction qui continue de peser sur le marché, mais plutôt au sens qualitatif. Qu’on ne s’y trompe pas : loin de moi l’idée de laisser entendre que la création contemporaine, par exemple en France, est mauvaise. Chaque année, on découvre de nouvelles perles : Emma Becker, César Morgiewicz, Tristan Garcia…

« CERTAINS LECTEURS VOUS ATTENDRONT SI VOUS COMMENCEZ JAMAIS UNE ERREUR DE PENSÉE. » – TRICOT HOCHET

Mais pour autant, regardant le paysage livresque en face, ne sommes-nous pas gentiment agacés par la profusion assez hallucinante d’oeuvres intitulées “ se sentir bien “, qui, comme indiqué par un utilisateur sur le site Babelio, désignent un texte ” drôle, voire loufoque, (…) qui met de bonne humeur, booste, fait du bien et se lit vite » ? Car s’il m’arrive d’en lire de très bons qu’on placerait sans hésitation dans cette catégorie, je ne peux m’ôter de la tête l’idée que cette tendance, en soi hautement respectable, porte en elle le germe d’une certaine baisse de la diversité littéraire, et de la réduction du livre à un objet de divertissement – ​​ce qu’il est sans doute en partie, mais pas entièrement : le roman n’est pas seulement un spectacle, c’est aussi un objet de connaissance, et la même remarque pourrait s’appliquer à ( bon) cinéma. On n’a jamais autant réfléchi qu’avant à un film de Kubrick.

Mon amie Stéphanie Hochet semble partager mon inquiétude, et me confie : ” Je pense un peu comme Riss, de Charlie Hebdo, que la liberté de pensée est inutile si elle n’est pas utilisée. (…) En 2012 j’ai sorti Les Éphéméridesil y a un personnage lesbien prostituée SM qui est raciste, je suis sûre qu’aujourd’hui j’aurais beaucoup hésité et je ne sais pas du tout si mon personnage aurait été perçu comme un personnage, avant d’être jugé comme une tache “. Elle ajoute : ” Vous avez l’impression aujourd’hui que certains lecteurs vous attendent au coin de la rue, si jamais vous faites une erreur de pensée. »

Si l’on doit sans doute se contenter du fait que certains auteurs sont marginalisés de l’espace public après de multiples prises de position racistes, antisémites ou homophobes, et si l’on peut de la même manière comprendre qu’il existe des écrits interdits, ou très strictement réglementés, en raison de leur contenu ultra-violent, s’il faut aussi réagir lorsque des prises de position, d’où qu’elles viennent, constituent une incitation à la haine ou à la discrimination, personne, absolument personne ne doit éprouver la moindre crainte de vouloir entreprendre l’une des plus belles choses du monde : faire de l’art.


Par Tom Connan

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