Comment être soi-même face aux autres ?  La leçon d'authenticité de Lomepal

Comment être soi-même face aux autres ? La leçon d’authenticité de Lomepal

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« Plus j’essaie d’être moi-même, plus le courant passe, j’ai peur de devenir l’image que je renvoie. » Dans son nouvel album Mauvais ordrele rappeur Lomépal soulève un paradoxe : pourquoi n’arrivons-nous pas à « être nous-mêmes » ?

La difficulté d’être soi

C’est ce thème qui est abordé Lomépal avec Mauvaise commande, le titre qui donne son nom à son nouvel album, sorti le 16 septembre. Après avoir raconté son flou dans l’âme et son désespoir amoureux dans ses deux premiers disques, Retourner (2017) et Jeannine (2018), le dernier opus – très chanté – du rappeur français évoque, entre autres, la solitude, le blues et bien d’autres Maladie(s) moderne(s)qui empoisonnent notre quotidien.

Comment être soi-même face aux autres ? A première vue, la question posée par Mauvais ordre semble absurde. Nous sommes déjà nous-mêmes, notre existence suffit à justifier notre être. Et pourtant, nous avons tous un jour ressenti ce décalage entre ce que nous sommes au fond de nous et l’image désagréable que nous nous sentons véhiculés. Ce hiatus peut être source de grandes souffrances. Analysons avec des extraits de la chanson ce qu’en a dit le sociologue Pierre Bourdieu.

“Plus j’essaie d’être moi-même, plus le courant tombe en panne”

Lomepal souligne ici un paradoxe épineux : plus vous essayez d’être vous-même, moins vous réussissez. Authenticité et naturalité rechercher, auto-destruction. Dans son essai La distinction. Critique sociale du jugement (1979), Pierre Bourdieu montre comment le « travail » pour « être soi » anéantit peu à peu tout ce qui est naturel. Quiconque cherche à tout prix à donner aux autres l’impression d’être « aligné avec lui-même » – pour reprendre une expression inspirée des techniques de développement personnel – risque donc tragiquement de créer l’impression inverse. S’il peine tant à être à l’aise, c’est que ses efforts créent un dédoublement : il s’observe “de l’extérieur, avec les yeux des autres”, écrit Bourdieu. Il se retrouve donc coupé en deux, asservi au regard d’un autre, déconnecté de lui-même : c’est à ce moment précis que “les foires en cours”comme le suggère la chanson.

“Tu me trouves étrange et le piège se referme”

Cela peut vite devenir un cercle vicieux, prévient Lomepal. Selon Bourdieu, cet excès de zèle est à l’origine de « la timidité et la gêne de ceux qui se sentent mal à l’aise dans leur corps et dans leur langage ». De là vient l’impression d’étrangeté que nous renvoyons aux autres et qui se referme sur nous comme un piège “. Problème : plus on accentue nos efforts pour paraître naturel, plus on s’éloigne de la confiance en soi que l’on aimerait véhiculer en adoptant un comportement inadapté, presque mécanique. Le travail et l’effort ne permettent pas d’être « authentique ». Dans ce domaine, les paresseux et nonchalants, à l’aise socialement, semblent avoir l’avantage.

“J’ai peur de devenir l’image que je renvoie”

Cette phrase transmet une peur plus étrange et plus dérangeante : celui d’être pris dans l’image que les autres ont de nous, jusqu’à ce que nous perdions contact avec notre propre identité. Un tel me voit comme agressif, donc j’ai peur de le devenir, par exemple. Selon Bourdieu, cette peur vient de la volonté “désespéré” contrôler notre image, qui « donne précisément prise à l’appropriation ». Ceux qui vivent à travers le regard des autres s’aliènent. Il se laisse “s’enfermer dans le destin proposé” par d’autres, écrit le sociologue. Il devient une ombre, ou un reflet de lui-même, souvent simpliste et caricatural, voire totalement trompeur.

“Je connais toutes tes manières, tes différentes voix, je m’entraîne à te ressembler en me déchirant le foie”

A défaut de montrer aux autres qui nous sommes vraiment, autant les imiter consciencieusement. Le conformisme est une solution pour ceux qui souhaitent se protéger de « l’appropriation » et de l’enfermement dans le regard des autres. Les personnalités lisses des “followers” peuvent ainsi passer entre les gouttes des jugements méprisants et la honte sociale. Mais cette solution de cacher qui nous sommes peut être douloureuse : elle “déchirer le foie”, Lomepal nous dit. De plus, comme le souligne Bourdieu, ceux qui cherchent à imiter les autres le font souvent en “surveiller, corriger, récupérer”, qui abolit toute fluidité dans les relations avec les autres.

“Ne me demande pas d’être comme toi, je ne sais pas comment faire”

L’intérêt de cette chanson réside justement dans cet aveu d’échec à vouloir ressembler aux autres, mais aussi, plus profondément, à “être soi-même”. Lomepal se dit “coincé au mauvais endroit”, “emmêlé” dans ses pensées et ses paroles. Cette incohérence assumée est peut-être le meilleur moyen de maintenir une relation authentique avec les autres. Il ne s’agit plus de travailler sur « l’être soi », mais de reconnaître la dimension floue et perpétuellement constructive de sa propre identité. Les personnalités les plus sincères sont donc peut-être aussi les plus bancales : celles qui s’assument “dans le mauvais ordre”.

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